L'un et l'Unique

...

« En théosophie islamique, ibn 'Arabî posa avec force [ au treizième siècle ] la différence entre entre le tawhid théologique et le tawhid ontologique.

« Le tawhid théologique [ ou ] exotérique affirme en effet l'unicité de Dieu comme [ Être suprême ou ] comme l'Étant qui domine tous les autres étants.

« Le tawhid ontologique [ ou ] ésotérique affirme l'unicité transcendantale de l'Être.

« L'Être [ dans ] son essence est un et unique. Les étants que l'Être actualise dans leur acte d'être sont par essence multiples.

« L'Être un et unique est bien la divinité une et unique inconnaissable dans le tréfond de son mystère ; ...

« ... c'est [ l'abscondité ] que peut seulement cerner et de loin la théologie apophatique [ ou ] négative.

« Elle n'est connaissable positivement que dans ses théophaniques : la théophanie est donc essentielle pour qu'il y ait une théologie affirmative possible.

« C'est précisément pourquoi si la divinité est une et unique, les [ attributs divins ] – les Nom divins, les Figures divines ou théophaniques – sont multiples. Aucune n'a à remplir les fonctions de la Cause suprême.

« Confondre l'une de ces figures nécessaires avec la divinité une et unique revient à instaurer une idole unique à la place des autres et le monothéisme périt dans sa victoire.

« Affirmer l'unité de [ l'Être ] – cet [ Être ] unique étant la divinité même – c'est affirmer l'essence même mais cela n'équivaut jamais et en rien à affirmer l'unité de l'Étant.

« Il serait monstrueux de dire qu'il n'y a qu'un seul étant. Ce serait un nihilisme métaphysique que la réalité se charge de démentir.

« Si l'on fait de Dieu comme [ sommet de l'Être [ un ] Être unique ] – l'Unique étant – tous les autres étants s'abîment dans l'indifférenciation et le néant : toute l'ordination de l'Être dans la hiérarchie des étants disparaît.

« C'est peut-être l'illusion dont se enivrés beaucoup de pseudo-mystiques et que certains interprètes en Occident ont désigné comme « monisme existentiel » sans s'apercevoir que ce terme comportait une [ contradiction ] l'existentiel étant essentiellement multiple.

« Quand au rapport entre [ l'Être unique ] et les [ êtres ] – cette [ unicité ] transcendant [ l'Être ] qu'Il fait être dans les étants – il fut originellement formulé au mieux par notre grand Proclus :

« C'est le rapport entre l'Hénade des hénades [ la Totalité des totalités ] et les hiérarchies des étants qu'Il monadise en les faisant être.

« Il n'y a en effet de l'être étant que chaque fois comme un être [ unique ] qu'il s'agisse d'un dieu, d'un ange, d'un homme, d'une espèce, d'une constellation, etc.

« Ens et unum convertuntur ». [ L'être et l'un deviennent un. ]

« C'est pourquoi nos grands théosophes [ ... ] ont toujours posé que le Sujet actif du « tawhid » [ c'est ] l'Un lui-même : Il est « l'Unifique » [ l'Unique unifiant. ]

« C'est Lui qui fait de chaque étant – de chacun de nous – un étant, un unique dont il est respectivement l'Unique.

« C'est ce que le mystique Hallâj formulait en disant : « Le bon compte de l'Unique est que l'Unique le fasse unique. »

Cf. Henry Corbin – De Heidegger à Sohravardî – Entretien avec Philippe Némo (1978)

●

« A [ Karl Barth qui dédaigne la science et l'histoire des religions ] comme aux théologiens légalitaires de l'Islam, une même réponse : celle d'ibn 'Arabî et de son école.

« La théologie dialectique barthienne [ ... ] restait en arrière du vaste horizon du cycle de la religion prophétique telle que se la représente la gnose shi'ite – nommément un Haydar Âmolî [ au ] quatorzième siècle » [ de l'ère chrétienne. ]

●

« Il y a quelque chose qui est resté ignoré au cours des siècles de toutes nos dogmatiques et confession de foi.

« C'est la solidarité intime [ et ] secrète entre l'ésotérique des religions du Livre telle que si le christianisme dévasté a succombé aux périls de l'Histoire en revanche un long pèlerinage à travers [ la religion ] du Livre – ...

« ... nommément [ par ] la gnose shi'ite sous ses deux formes : imâmite duodécimaine et ismaélienne – vous reconduit à redécouvrir un christianisme [ gnostique ] dont la place est permanente dans le cycle de la religion prophétique ...

« ... mais qui diffère tellement des formes officielles du christianisme [ dogmatique ] de l'Histoire que l'on a quelque peine à se faire comprendre du profane. »

Cf. Henry Corbin – Post-scriptum biographique à son entretien philosophique (1978)

   

    

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